Un observatoire au service du développement des Savoirs et des Capacités

Une complexité qui ne s’affiche pas suffisamment

Au Québec, plus de 230 000 étudiants·es fréquentent annuellement des établissements d’enseignement collégial. Cela représente environ 43 % des étudiants·es inscrits en enseignement supérieur[note]. Ces étudiants·es collégiaux proviennent de divers milieux et ont des profils très variés. Que ce soit au sortir des études secondaires, après avoir interrompu leurs études pendant une période plus ou moins longue, avec ou sans diplôme, ou après avoir migré au Québec pour diverses raisons, ces étudiants·es vont s’inscrire dans un programme offert par un des 116 [note] établissements d’enseignement collégial publics, relevant d’un ministère, privés subventionnés ou privés non subventionnés. Selon les contextes, ils et elles auront le choix d’un des 9 programmes préuniversitaires ou des 109 programmes d’études techniques offerts à l’enseignement ordinaire, et ce, sans compter les programmes préuniversitaires de double-DEC (11), les programmes adaptés aux langues et cultures autochtones (4), les programmes offrant le cheminement du Baccalauréat International (4) et l’offre de programme adapté, tel que le tremplin DEC. À la formation continue, ces étudiants·es seront placés devant un choix d’environ 900 programmes menant à des AEC de formation initiale, de spécialisation ou de perfectionnement allant de 180 heures à plus de 2000 heures. Ajoutons que les personnes ayant de l’expérience professionnelle pourront s’inscrire à certains de ces programmes dans un parcours de reconnaissance des acquis et des compétences (RAC) (25 programmes de DEC et 102 AEC sont offerts). Ce portrait sommaire s’enrichit d’une offre de formation sur mesure et aux entreprises dont il n’existe pas de recension exhaustive.

Au sein de ces établissements se côtoient des milliers de professionnels.les. Conseillers·ères pédagogiques, enseignants·es, intervenants·es psychosociaux, membre du personnel de soutien, professionnels·elles divers et cadres interagissent ensemble afin de mener à bien la mission de formation des collèges. En fonction des cadres normatifs et du contexte local, chaque établissement se dote de politiques institutionnelles, d’une structure hiérarchique et d’un système de gouvernance qui vise à réaliser sa mission. Pourrait s’ajouter à ce portrait sommaire et partiel, les divers partenaires et parties prenantes qui font partie du réseau collégial, tel que le ministère de l’Enseignement supérieur, la Fédération des cégeps, Services Québec, les divers ministères économiques, les entreprises, les syndicats et les partenaires du marché du travail.

Des activités de recherche sont aussi réalisées dans les établissements collégiaux. Elles prennent diverses formes, telles que l’initiative locale, individuelle ou collective, les regroupements et unités de recherche reconnues et la collaboration avec des groupes universitaires. Le Conseil supérieur de l’éducation (CSE, 2025) a produit un avis à la ministre de l’Enseignement supérieur sur l’articulation entre la recherche collégiale et l’enseignement mentionnant « [qu’]aucune liste officielle détaillant [toutes les] unités de recherche n’a été établie à ce jour. (p.  15) ». La visibilité de la recherche au collégial s’incarne principalement dans les 59 centres collégiaux de transfert de technologies et de pratiques sociales (CCTT) qui effectuent des recherches appliquées et des activités de transfert liées à l’innovation technique ou sociale. Ils sont regroupés au sein du réseau Synchronex. Quant à elle, l’Association pour la recherche au collégial (ARC) effectue un travail de représentation et de soutien de ses membres. Ceux-ci y adhèrent de manière volontaire.

L’absence d’un portrait global de la situation

S’il existe un corpus d’écrits et de recherche qui se développe sur la formation collégiale, la formation technique et la formation continue collégiale, une recension des écrits dans les bases de données montre que peu de travaux de recherches portant spécifiquement sur les particularités et à la complexité de ce secteur de formation sont publiés. L’invisibilité de la formation continue collégiale dans les publications scientifiques (Martel, 2023)  demeure un exemple paradigmatique. De manière analogue, mais moins contrastée, les autres secteurs de la formation collégiale tel que la formation technique ou préuniversitaire, ne sont guères mieux représentés dans la recherche en science de l’éducation. Verdier et Doray (2021) soulignent le faible intérêt pour la formation professionnelle et technique (FPT) dans les recherches en sociologie de l’éducation. Ces derniers avancent que la FPT n’est pas un objet de recherche de premier plan, puisqu’elle est considérée comme soumise à l’organisation de la formation générale. De plus, les particularités et la disparité des systèmes éducatifs, des catégories d’emploi visées, des diplômes offerts et des parcours possibles dans chacune des juridictions constitueraient des barrières à l’entrée coûteuses pour les chercheurs·euses. Dans le contexte québécois, d’autres facteurs, tels que l’unicité du modèle des cégeps et la complexité de l’accès aux établissements pour les chercheurs·euses et les problèmes d’accès aux données pourraient expliquer la marginalisation de la recherche sur la formation collégiale, la formation technique et la formation continue collégiale. À titre d’exemple, nous notons que les données sur l’effectif étudiant au collégial n’est plus disponible publiquement depuis la fin des activités de la Banque de données des statistiques officielles (BDSO) en décembre 2025.

Nous constatons aussi que l’écosystème de la recherche sur le collégial est fragmenté. Bien que plusieurs unités de recherche, collégiales ou universitaires, portent un regard sur des questions liées à la formation collégiale, aucun ne s’y consacre spécifiquement ou exclusivement. Il est possible de repérer des travaux de recherche publiés par divers groupes ou chercheurs·euses, mais aucun ne propose un regard global et transversal sur cet objet. Citons en exemple le travail fait par l’Observatoire québécois des inégalités (OQI) qui pose un regard sur des enjeux importants touchant notamment l’éducation ainsi que les étudiants·es collégiaux. Le Centre d’étude des Conditions de vie et des besoins de la population (ECOBES), rattaché au Cégep de Jonquière, réalise des recherches portant sur des problématiques sociales liés à l’éducation et à la santé, notamment dans le contexte collégial. ECOBES collabore aussi avec le MES et d’autres partenaires pour produire des enquêtes spécifiques tel que l’Enquête sur la réussite à l’enseignement collégial (2021-2024) et le Sondage provincial sur les étudiants des cégeps (SPEC). Quant à lui, le Centre de recherche pour l’inclusion des personnes en situation de handicap (CRISPESH), affilié au Collège Dawson et au Cégep du Vieux Montréal, se consacre aux activités de recherche et de transfert de connaissance liés à l’inclusion des PESH dans la société. Plusieurs de ses projets sont liés à l’inclusion au collégial. Nous relevons aussi l’Observatoire compétences-emplois (OCE), attaché à l’UQAM, qui s’intéresse au développement et à la reconnaissance des compétences de la main-d’œuvre, à la fois en formation technique, mais aussi dans les entreprises et en formation professionnelle. Il est essentiel de mentionner le rôle de l’Association québécoise de pédagogie collégiale (AQPC) qui en plus de diverses activités (formation, webinaires) publie une revue de transfert intitulée Pédagogie collégiale et organise un colloque annuel regroupant plus de 1200 participants·tes. L’AQPC se positionne comme un pôle essentiel de valorisation des recherches sur la pédagogie collégiale.

Au-delà de la recherche, diverses publications (mémoires, rapports et articles) ont aussi souligné le manque de données et d’indicateurs disponibles pour soutenir la prise de décision, notamment dans la gestion des programmes d’études (CSE, 2025; VGQ, 2018; Fédération des cégeps, 2025). Les restrictions et les problèmes d’accès aux données du ministère de l’Éducation et du ministère de l’Enseignement supérieur sont aussi considérés comme des freins par plusieurs (Doray et al., 2024; Guay et al. 2020). Ajoutons à ce portrait les obstacles systémiques à la recherche réalisée dans le contexte collégial (ARC, 2023; CSE, 2023; CSE, 2025). Si des recherches et des données existent, elles sont parcellaires, fragmentées ou insuffisamment mises en valeur pour former un portrait précis et à jour de l’évolution et de l’état actuel du système d’enseignement collégial dans son ensemble[note].

Création de l’Observatoire de recherche sur le collégial et la formation technique (OCFT)

Le projet proposé s’inscrit dans une volonté de participer au développement des connaissances et de l’expertise sur la formation collégiale, la formation technique et la formation continue collégiale [note] afin d’en valoriser et d’en mesurer les divers apports (communautaires, culturels, économiques, politiques, scientifiques, sociaux, etc.).  De notre point de vue, un accès ouvert aux données et à la recherche est nécessaire pour soutenir le développement et le maintien de l’expertise dans le réseau. Le personnel de ces établissements et les partenaires du réseau de l’éducation doivent disposer d’un portrait exhaustif de la situation afin de comprendre son évolution et soutenir la prise de décision. Qui plus est, un accès facilité aux données de recherche et à une infrastructure institutionnalisée nous apparait être un vecteur favorisant la production de nouveaux savoirs et le développement d’une relève en recherche. Le réseau de l’éducation dans son ensemble, les ministères associés, les syndicats, les partenaires du marché du travail et les chercheurs·euses ainsi que leurs étudiants·es ont tout à gagner dans le développement de la recherche sur la formation collégiale, la formation technique et la formation continue collégiale.

Objectifs de l’Observatoire

  • Produire et évaluer des indicateurs permettant de voir l’évolution du réseau et soutenir la prise de décision;
  • Produire une base de connaissances et des bases de données de recherche;
  • Participer au développement des connaissances et de l’expertise des personnes;
  • Participer à faire reconnaître les apports des établissements d’enseignement collégial, de la formation technique et de la formation continue collégiale;
  • Inscrire ses activités dans le mouvement de la science ouverte et de l’accès ouvert aux données de recherche (UNESCO, 2021) [note].

Axes de développement

  1. Contribution des établissements d’enseignement collégial au développement des communautés et de la société
    Cet axe vise à étudier les contributions du réseau collégial, de ses établissements et de ses composantes au développement des diverses communautés desservies et de la société en générale. Ces contributions peuvent être de nature économique, sociale, culturelle, sportive ou politique et être analysées sous l’angle de la gouvernance, du financement ou de l’adéquation entre la mission des établissements, les besoins sociaux et l’offre de service.
     
  2. Réponse éducative des établissements d’enseignement collégial aux besoins exprimés par les populations
    Cet axe cherche le développement des savoirs et des capacités sur la réponse éducative qui est offerte aux diverses populations étudiantes et non-étudiantes. Sans être exhaustif, il comprend des éléments tels que l’étude des pratiques pédagogiques, l’encadrement des étudiants et étudiantes, l’accessibilité aux études, ou l’encadrement et l’intégration professionnelle des enseignants·tes.
     
  3. Organisation de l’offre de formation et gestion du cycle de vie des programmes d’études collégiales
    Cet axe a pour objet les questions curriculaires en formation collégiale. Il couvre le financement des programmes, l’ingénierie de formation, les modèles de gestion de l’offre, la mise en œuvre des programmes d’études dans les établissements ou la gestion du cycle de vie des programmes.

Pôles d’activités

1. Données et indicateurs

À partir d’une veille, de la production et de la collecte de données auprès des partenaires, l’OCFT produit des indicateurs [note], rend disponible des bases de données permettant d’avoir accès à des données de recherche et développe une base de connaissance sur ses objets d’intérêt. Les travaux de veille serviront aussi à identifier les besoins quant aux transferts et à l’utilisation des connaissances. Ils permettront aussi de planifier les activités d’animation scientifique et d’alimenter les orientations et le programme de recherche.

2. Animation scientifique

Les activités d’animation scientifique constituent le pôle de planification du transfert et de l’utilisation des connaissances visant le développement de l’expertise sur le réseau collégial. Les chercheurs·euses (incluant les étudiants·es) du regroupement seront mobilisés afin de participer aux événements scientifiques ainsi qu’aux événements de vulgarisation et de transfert de connaissance afin de mettre en valeur les données et les indicateurs produits ou agrégés par l’OCFT. Une offre d’activités variées (webinaire, formation, journée d’études, etc.) sera développée autour des trois principaux axes de l’OCFT. Le travail d’animation scientifique se construira en suivant un modèle de communication dialogique. Au-delà de la diffusion, il vise à permettre un échange autour des besoins et des contraintes mutuels. En plus de permettre un ajustement des moyens de communication, cette approche alimentera les réflexions de l’OCFT quant aux besoins exprimés par les parties prenantes du réseau collégial.

3. Recherche

L’Observatoire développera un programme de recherche pour chacun de ces trois axes. Cette programmation s’inspirera des besoins identifiés dans les activités de veilles et d’animation scientifique. Les résultats de ces recherches seront réinvestis pour la production et le développement d’indicateurs, de bases de connaissances et de bases de données. Les recherches serviront aussi à soutenir les activités d’animation scientifique.

Références